Droit des animaux : pourquoi ça coince en France

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Message par Choupi91 le Jeu 16 Mai 2013 - 15:46

http://www.huffingtonpost.fr/2013/05/02/30-millions-dennemis-pourquoi-la-france-bloque-sur-le-droit-des-animaux_n_3202355.html?utm_hp_ref=tw

Essayez d'aborder la question de la condition animale, à table, au
hasard devant un steak-frite. Réaction garantie. On vous regarde du coin
de l'oeil, on s'interroge...Encore un lecteur de 30 millions d'amis? Un
fan d'Allain Bougrain-Dubourg? Pire... un végétalien? Si vous vouliez
tuer l'ambiance, c'est gagné. Car en France, droits des animaux ou
éthique animale, c'est motus et bouche cousue, sujet tabou.

Pourtant, avec plus de 60 millions d'animaux domestiques, les
Français sont les champions d'Europe des animaux de compagnie. Sans
surprise, quand on leur pose la question, les Français sont d'ailleurs
sensibles à la cause animale. Un mois avant le premier tour de
l'élection présidentielle de 2012, 81% d'entre eux estimaient que la protection des animaux est une cause importante.
Mais si les droits des animaux ou la question du bien-être animal
progressent dans les pays du nord de l'Europe ou encore en Suisse,
d'après le Code civil français et malgré quelques progrès, les animaux
sont toujours des objets.


Lire aussi:
» Bientôt dans vos assiettes : la guerre du steak
» Viande de cheval: la revanche des végétariens
» BLOG La condition animale, un enjeu sociétal et une révolution en marche

Un paradoxe? Oui et non. En témoigne la publication le 2 mai de cet ouvrage dont le titre sonne autant comme une évidence: Les animaux ont des droits.
Au programme des entretiens avec l'éthologue et neuropsychiatre Boris
Cyrulnik, la philosophe Élisabeth de Fontenay, ou encore le bioéthicien
britannique Peter Singer. Au-delà de ces utiles mises au point sur
l'état de la réflexion aujourd'hui, l'ouvrage permet en filigrane de
comprendre pourquoi la France a encore autant de mal à parler d'éthique
animale. Une réticence aux racines profondes qui nous renvoient à notre
histoire et donc à notre culture.


L'héritage chrétien


Remontons d'abord loin, très loin en arrière, avant le christianisme
et ce bon vieux Jésus. Nous sommes en Palestine et comme le rappelle
Élisabeth de Fontenay, des prescriptions hébraïques protègent alors les
animaux. Les règles du Shabbat peuvent être transgressées pour sauver la
vie d'un animal ou soulager sa souffrance, le bœuf doit y participer
sans être muselé, la castration est d'ailleurs interdite, même l'animal
qui appartient à l'ennemi doit être aidé s'il est menacé. Et quand on
veut manger de la bidoche, on sacrifie l'animal selon un rituel
religieux qui rejette sur l'ensemble de la communauté la responsabilité
du meurtre. Dans la religion hébraïque, la dimension sacrificielle est
d'ailleurs triple: hommes, animaux et même Dieu en sont l'objet, une
manière de trinité.


Mais au début de notre histoire, un certain agneau de Dieu va
bouleverser cet équilibre. "Le geste du Christ qui se laisse immoler,
telle une brebis, pour racheter les péchés des hommes a transformé la
nature du sacrifice qui est devenu un acte de pure intériorité et n'a
plus rien de rituel," explique Élisabeth de Fontenay. Avec cet acte,
tout change. Le sacrifice s'impose comme l'horizon intérieur de tous les
croyants, l'animal est donc exclu de sa dimension symbolique. Voilà
qu'il devient un objet, on peut le manger et le museler car il ne fait
plus partie du sacré. "Dieu se soucie-t-il des boeufs?" se demandera
alors saint Paul. Réponse douze siècle plus tard avec l'amour pour les
bêtes d'un saint François d'Assises qui fera figure d'exception
confirmant la règle.


L'erreur de Descartes


Nous sommes au XVIIe siècle et le véritable drame, c'est maintenant.
Un certain René Descartes découvre qu'il pense et donc qu'il est,
notamment grâce au langage, ce qui ne simplifie pas la tâche des animaux
qui peuvent penser, ressentir, mais ne rien exprimer. Descartes qui est
un scientifique place la raison au coeur de toute réflexion, la
sensibilité est exclue du raisonnement et les animaux de la pensée. Il
développe alors une thèse, qui lui collera à la peau, celle de
l'animal-machine.


Descartes aura beau affirmer qu'il n'a "jamais dénié ce que
vulgairement on appelle vie, âme corporelle et sens organique" aux
animaux, le mal est fait. L'un de ses disciples, Malebranche déclarera
après avoir donné un coup de pied dans le ventre d'une chienne, "Ne
savez-vous pas que cela ne sent point?", ce qui nous ferait bondir
aujourd'hui. Alors pourquoi tant de haine? Selon le Peter Singer, qui
convoque un autre disciple de Descartes, le touche à tout Pierre Bayle,
le concept de l'animal-machine a eu autant de succès en raison d'un
problème théologique immense, l'existence du mal. "Si Dieu est bon et
omnipotent, alors pourquoi laisse-t-il les animaux souffrir?"
Enlevez-leur la souffrance et le problème est réglé.


Droits de l'Homme, mais pas des animaux


Certains penseurs s'insurgeront contre la thèse de l'animal-machine.
Ce sera le cas de noms profondément associés à la culture française
comme Lafontaine, Voltaire ou encore Rousseau qui avait formulé une
doctrine de la responsabilité morale des hommes envers les animaux, en
vain. Pourtant, c'est bien le même tradition philosophique, humaniste et
généreuse qui aboutira à l'abolition de l'esclavage ou à la déclaration
des droits de l'Homme. Alors comment expliquer que la pensée française
se soient finalement aussi peu souciée des bêtes? Pour le philosophe Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, auteur de L'Éthique animale (Puf), c'est justement l'humanisme français qui est en cause:


"Il est important de comprendre que l’humanisme, dont
l’esprit français est imprégné depuis des siècles, n’est pas seulement
la défense sympathique des droits de l’homme avec laquelle tout le monde
est d’accord, mais aussi le fait de mettre l’homme au centre de tout,
lui soumettre son environnement et réaliser en quelque sorte le projet
cartésien de se rendre 'comme maître et possesseur de la nature'. On
place alors les hommes et les animaux dans des vases communicants et
l’on se convainc qu’accorder davantage de considération aux uns implique
forcément moins de considération pour les autres."

La question de l'éthique animale ne verra donc pas le jour en France,
ou en Allemagne, pays de tradition rationaliste et donc spéciste, mais
bien en Grande-Bretagne. Car depuis le XVIIIe siècle, l'utilitarisme
britannique, à l'image des thèses d'un Jeremy Bentham, met en balance
les intérêts des êtres capables d'avoir des intérêts, sans se soucier de
leur appartenance à une espèce ou à une autre. Trois siècles plus tard,
pendant les années 1970, c'est bien à Oxford qu'un mouvement de
libération animale a vu le jour sous l'impulsion du philosophe Peter
Singer.


Témoignage du retard que la France accuse, il faut attendre 2011 pour
que la question animale figure à l'épreuve de l'agrégation de
philosophie. L'enseignement de l'éthique animale n'existe, pour sa part,
toujours pas en tant que tel, à la différence de la Grande-Bretagne,
des États-Unis ou encore de l'Espagne. Un véritable black-out que
dénonce le philosophe Jean-Baptiste Jeangène Vilmer:


"Pour beaucoup d'enseignants, il y a encore des tabous. On
veut bien parler de philosophie animale (sa nature, sa manière d'être au
monde, sa différence avec l'humain), c'est-à-dire en rester au plan
descriptif, mais il est beaucoup plus difficile de parler d'éthique
animale (statut moral des animaux), c'est-à-dire d'avancer sur le plan
normatif et de remettre en cause des habitudes bien ancrées, comme
l'exploitation des animaux pour se nourrir, nous tenir compagnie, se
divertir ou faire de la recherche."

La grande bouffe


Mais l'Hexagone est loin d'être peuplé de candidats à l'agrégation.
Et si le discours sur les animaux a encore du mal à passer, c'est
peut-être en raison de causes qui touchent à notre identité la plus
profonde. Les bistrotiers ont beau nous servir des plats préparés, la
France se perçoit toujours comme le berceau de la gastronomie, ce
qu'elle a été, au point de voir le repas gastronomique à la française
inscrit au patrimoine immatériel de l'Unesco.


Dans ces conditions, comment s'étonner qu'au pays du foie-gras et du
saucisson, le droit des animaux nous reste en travers de la gorge? Et
Peter Singer de déplorer "une sorte de réaction d'orgueil quasi
nationaliste en vue de sauver la tradition culinaire française à base de
viandes en sauce, elle-même perçue comme menacée." Dans sa préface à
L'Éthique animale, le philosophe raconte d'ailleurs l'hostilité à
laquelle il s'est heurté lors d'un voyage en France dans les années
1970:


"Contrairement à l’Angleterre, où les végétariens étaient encore
inhabituels mais tolérés comme de simples originaux, en France notre
demande de plats sans viande ni poisson était accueillie avec une
hostilité ouverte. C’était, nous l’avons réalisé progressivement, parce
que nous tournions le dos à ce que les Français regardent comme l’une
des grandes gloires de leur culture : la cuisine. C’était comme si nous
avions craché sur le drapeau tricolore."


"Cette tradition culinaire dérivée du caractère agricole de notre
pays explique le sens que l'on donne à l'animalité" estime pour sa part
le biologiste Georges Chapouthier. Un bon sens paysan pas toujours
aimable avec les bêtes. Ses corollaires historiques? La chasse et la
pêche, qui constituent encore des lobbies démesurément puissants en
France, à l'image de l'agroalimentaire, le premier employeur de France,
et dont la filière viande constitue la colonne vertébrale.


Le syndrome chasse, pêche, nature et tradition


Selon Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, avant juin 2012, les chasseurs
qui ne représentent que 2% des Français étaient représentés par 27% des
députés à l'Assemblée nationale, et 23% des sénateurs, les groupes
parlementaires pro-chasse comptant alors 158 membres à l'Assemblée et 79
au Sénat, pour 1,3 millions de chasseurs. "Un record européen", estime
le philosophe.


Témoignage discret mais probant de leur influence, en avril 2011, un
projet de réforme du statut des animaux validé par le Conseil
économique social et environnemental a finalement été stoppé net
, à
la suite de violentes tensions entre les naturalistes et les
représentants des chasseurs, des pêcheurs et des agriculteurs. "La
pression des lobbies a été si forte qu'elle a rendu tout débat
impossible sur ce sujet éthique," regrettait alors Allain
Bougrain-Dubourg.


À cela s'ajoutent certaines spécificités culturelles, à l'image de la corrida. Selon un sondage Ifop de mai 2010,
deux tiers des Français sont favorables à son abolition, à l'image de
la Catalogne. Malgré l'éventualité d'une interdiction en septembre 2012,
la corrida est restée légale en France.
Pour Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, ce sont les efforts des lobbys
taurins et le soutien des membres du gouvernement, aficionados déclarés,
qui ont eu raison d'une décision qui allait dans le sens de l'opinion.


Lire aussi:
» "Corrida, la barbarie demeure légale", le billet d'Anna Galore, écrivain
» Six raisons pour interdire la corrida, six raisons pour la maintenir



Nouvelle vague?


Alors en matière de droit des animaux, jusqu'où faut-il aller? Si
certains, comme Peter Singer estiment que les droits de l'Homme
devraient symboliquement être étendus aux grands singes, d'autres s'y
refusent. Distinguant par spécisme l'homme des autres espèces, la
philosophe Élisabeth de Fontenay juge qu'accroître la protection et le
bien être des animaux ne doit pas nécessairement passer l'octroi de
droits qui leur seraient spécifiques.


De leurs côtés, les sociétés avancent. En 2004, l'Autriche a adopté
l'une des lois les plus protectrice de l'Union. L'année suivante, la
Suisse a voté l'un des textes de protection des animaux les plus
ambitieux. Depuis 2006, les animaux domestiques britanniques disposent
d'un statut juridique qui leur est propre. L'année suivante, le
Luxembourg a inscrit dans sa Constitution la protection du bien-être
animal. Il y a cinq ans, l'Espagne, berceau de la corrida, adhérait au
projet grands singes.


Côté législation, la France n'est pas nécessairement en reste, le Code rural reconnaît l'animal comme un "être sensible",
le Code pénal punit les sévices et la maltraitance, mais de la théorie à
la pratique, le fossé est immense. D'où l'appel de nombreux défenseurs
des droits des animaux à la création d'un Secrétariat d'État au droit
animal.


Néanmoins, les défenseurs des droits des animaux s'accordent à dire
que le vent semble en train de tourner depuis cinq ans environ.
Publications en hausse, intérêt médiatique, "de plus en plus d'ouvrages
sur l'éthique animale répondent à une demande, ou au moins à une
interrogation sociale," remarque Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. Les
prémices d'une véritable évolution de la société? "Le jour viendra où
les responsables politiques comprendront qu’ils ont davantage à gagner
qu’à perdre à faire des propositions en matière de protection animale,"
conclut le philosophe.

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 Choupi91 - "Le monde pourrait vivre sans tuer ni animal ni végétal (MONOD Théodore extrait de: Livre de Théodore)"

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